Georges Brassens est
– dans le
domaine de la chanson – un grand compositeur. On parle peu de
sa
musique. Il est apparemment plus facile de parler de ses textes, et il
existe un grand nombre de livres qui expliquent son vocabulaire, qui
analysent ses thèmes, sa rhétorique.
Heureusement, il
existe un
entretien fait en 1979 avec Philippe Nemo, dans lequel
Brassens parle de son rapport à la musique.
On dit très souvent que chez Brassens, c'est surtout le
texte
qui compte. Or, lui-même dit qu'il a d'abord
été
attiré par la musique. C'est la musique qui l'a
amené
à écrire des vers.
Il est difficile de parler de la musique d'une chanson. Une chanson,
c'est quelques lignes de mélodie avec des accords,
très
peu de chose apparemment. Mais en réalité, il est
très difficile de faire une bonne musique avec si peu de
notes.
Il n'y a pas de place pour l'approximation.
Brassens est un auto-didacte en musique. Il a appris à jouer
des
accords d'abord au piano, puis à la guitare. Mais tout
d'abord,
il a commencé par apprendre, dès l'enfance,
toutes les
chansons qu'il entendait. Il avait une mémoire
phénoménale: il pouvait retenir par coeur des
textes
entiers en les ayant lus une seule fois. Il disait qu'il connaissait
des milliers de chansons, ce qui est probablement vrai. Il
était
très éclectique et aimait toutes sortes de
chansons, de
styles très différents.
Sans formation théorique, il possède cependant un
instinct très sûr, et est très
conscient de ce
qu'il fait.
Pour produire des chansons d'une telle qualité, Brassens
travaillait énormément. Il mettait en moyenne un
mois
pour en faire une. On connait les brouillons de ses textes, et on voit
à quel point il les remaniait jusqu'à obtenir un
résultat parfait. On sait par exemple que la
«Supplique
pour être enterré à la plage de
Sète»
est restée inachevée pendant dix ans,
jusqu'à ce
qu'il trouve la chute. Pour la musique, on le sait moins, il
travaillait de la même manière. Il faisait sept ou
huit
musique pour chaque chanson, et gardait la meilleure. On n'a pas encore
publié les bandes magnétiques sur lesquelles il
enregistrait ces «brouillons» de musique.
Brassens ne faisait presque jamais la musique et le texte
simultanément. La plupart du temps, il procédait
de
manière classique, c'est à dire qu'il
écrivait
d'abord le texte, et cherchait ensuite la musique. C'est la structure
du poème, c'est à dire le rythme des vers, qui
déterminait la forme de la musique. Le poème est
comme un
moule dans lequel il faut couler la musique.
La qualité des musiques de Brassens, c'est qu'elles tiennent
aussi sans le texte. Dans une bonne chanson, le texte, la musique,
l'harmonie doivent tenir le coup tout seuls, et c'est le cas chez
Brassens. C'est ce qui explique qu'il existe plusieurs enregistrements
des musiques de Brassens en version instrumentale. Au moins deux ont
été faits de son vivant, et d'autres ont
été faits par la suite. Il faut bien
réaliser que
le fait que les musiques de Brassens puissent tenir le coup en version
instrumentale, ce n'est pas évident du tout. Par exemple, on
peut le comparer avec Jacques Brel. La plupart des gens pourraient
être tentés de croire que les musiques de Brel
sont
meilleures que celles de Brassens. Or, on a fait du vivant de Brel un
disque instrumental de ses musiques, qui n'a pas marché du
tout
et est introuvable aujourd'hui, et il n'y en a pas eu d'autres ensuite
à ma connaissance. En fait, le problème vient
essentiellement de l'accompagnement. On croit que les musiques de Brel
sont plus sophistiquées, parce que leur accompagnement est
très riche, grâce aux arrangements de
François
Rauber et Gérard Jouannest. Mais si on prend les
mélodies
de Brel toutes seules, elles ne tiennent pas aussi bien que celles de
Brassens.
On croit que les musiques de Brassens sont simples, parce qu'il ne
voulait pas chanter avec un orchestre. Il disait: quand tu chantes une
chanson pour un copain, il n'y a pas un orchestre qui t'accompagne. Il
voulait garder cette sorte de contact avec le public. D'autre part, il
ne voulait pas qu'un accompagnement trop fourni détourne
l'attention du texte.
D'une part, on l'a vu, chez Brassens le texte et la musique tiennent le
coup tout seuls. Mais d'autre part, elles marchent
extrêmement
bien ensemble. Et là, on touche à quelque chose
qui
dépasse la connaissance théorique de la musique:
l'adéquation parfaite des notes au texte. Cela rejoint sans
doute ce qu'on appelle en musique ancienne la
«rhétorique
de la musique». Cependant, mon expérience
personnelle, moi
qui ai une formation de théorie musicale, c'est que dans ce
domaine il y a toujours quelque chose qui échappe
à la
théorie. Et c'est ce qui rend la musique fascinante.
Le style de Brassens est nourri de plusieurs influences. D'une part, il
y a la chanson italienne, qu'il a connue par l'intermédiaire
de
sa mère. Selon lui, son style de jeu de guitare se rattache
à cette influence. D'autre part, il y a le jazz, la java, la
vieille chanson française, et les marches.
Mais il y a une composante très personnelle dans ce style,
qui
est très difficile à imiter. Il ne
suffit pas de
faire de la pompe à la guitare pour obtenir du Brassens. Il
a un
sens de la mélodie très original. En particulier,
il a
une manière de faire sautiller les notes, qui donne un
côté très énergique et
positif à sa
musique. Cela se traduit parfois par de très grands
intervalles
mélodiques.
vendredi 19
août 2011
dans la série "Musique en mémoire"
de la Radio Suisse Romande - Espace 2
au micro de David Meichtry